Par Éric DONATE et Bruno CREMONESI
Les travaux sur les programmes disciplinaires ont été historiquement les marqueurs de fortes réflexions et de controverses sur l’identité de la discipline et ses contenus d’enseignement. Le SNEP-FSU en a été un acteur majeur, fort de sa représentativité, de sa connaissance du terrain et de son travail de fond sur l’école et sa fonction.
Depuis 2015 l’institution a changé d’orientation, au moins en EPS : élaborés à toute vitesse, dans le plus grand secret, avec un nombre restreint de personnes « amies » des orientations officielles, les programmes deviennent pour la profession des objets volants mal identifiés. Avec une question centrale, autant théorique que politique et pratique : à quoi peuvent-ils bien servir ? Visiblement, la lecture des projets pour les cycles 2, 3 et 4 produits par le conseil supérieur des programmes conduit à une seule réponse : maintenir coûte que coûte la sacro-sainte doctrine des « domaines d’action » élaborée au début des années 90 par le doyen de l’IG de l’époque, Claude Pineau. On appelle ça « champ d’apprentissage » mais c’est le même principe. Est-ce que cette doctrine a produit au cours de l’histoire, et notamment depuis 2015 (dix ans déjà…), quelque chose de tangible pour le développement de tous·tes les élèves ? Assurément non, à part avoir contraint la liberté de programmation des activités.
Après une consultation organisée en catimini, ces projets de programmes vont bientôt passer au conseil supérieur de l’éducation pour un vote indicatif. Ils ont été remaniés en intégrant pas mal de remarques faites par les syndicats, mais ils ne reprennent quasiment aucune des observations du SNEP-FSU, syndicat de l’EPS rappelons-le. Le programme de la classe de sixième profile ceux pour le collège (cycle 4) car il a été écrit sur le même modèle. Ce programme va donc concerner à terme les 2 tiers de la profession. Nous en avons fait une analyse détaillée que tout le monde peut consulter sur notre site1 . Mais sans entrer trop dans ces détails, retenons quelques éléments saillants du projet pour la classe de sixième.
La grande disparition…
Depuis 96 et jusqu’en 2015, la grande question à laquelle tentaient de répondre les programmes était : que doit apprendre un·e élève durant son parcours scolaire ? Avec un résultat qui s’est traduit dans ce qui s’appelait « compétence attendue » par un ciblage de ce que l’élève doit apprendre et dans quelles conditions. Exercice ô combien difficile mais qui progressivement s’est précisé pour ne pas rester trop général et laisser libre cours à l’imagination de chacun et chacune. C’était les bases d’une culture commune pour tous et toutes sur l’ensemble du territoire. On voit derrière ce vocable la recherche d’une lutte contre les disparités, les inégalités etc.
La notion de compétence a été beaucoup critiquée, nous souhaitions en effet que le concept de « savoir » la remplace.
Mais aujourd’hui le programme n’est constitué que d’objectifs, de contexte et d’exemples. Objectifs généraux : « Enrichir sa motricité… », objectif annoncé comme central. C’est comme si dans une autre discipline on annonçait comme central le fait de « développer son intellect… ».
Les champs d’apprentissage sont censés définir un contexte de pratique. Pour reprendre un argument cité mille fois, tout le monde sait que le contexte de pratique en tennis de table est le même qu’en rugby…
Objectif d’apprentissage : même si le terme « objectif » renvoie à une éventualité à venir (hypothétique donc) on aurait pu sous cette appellation répondre aux enjeux d’un programme disciplinaire, à savoir définir précisément, ce qu’il faut faire apprendre. Mais le dogme des « domaines » l’interdit puisqu’il faut trouver des formulations qui couvrent l’ensemble des activités du domaine. On en arrive donc à des formulations du type : « Coopérer avec ses pairs en leur proposant une aide » (champ 3), qui est certes valable pour toute activité humaine, mais qui ne dit rien sur ce que ça signifie concrètement, laissant ainsi chaque enseignant·e y mettre ce qu’il ou elle veut. Il est pourtant bien établi, par la recherche2, que l’imprécision, avec son lot de sous-entendus et donc de malentendus, est source de ségrégation et d’inégalités de tous genres. De ce point de vue, les programmes actuels et à venir sont totalement en phase avec la période politique qui accentue les inégalités.
Quant aux APSA, elles sont citées une seule fois dans l’ensemble du texte, avec cette phrase qui pourrait faire l’objet d’une recherche linguistique approfondie : « Ces champs prennent appui sur des activités physiques sportives et artistiques (APSA) ».
Comment comprendre qu’un champ prenne appui sur… ? ça ne veut rien dire. Ou alors ça veut dire le contraire de ce que souhaitent les auteurs : si les champs prennent appui sur les APSA, c’est que ces dernières sont le socle, les fondations. Autant le dire clairement…
Le SNEP-FSU dénonce l’insuffisance des concertations et la difficulté à faire entendre ses arguments, mais continuera à porter les revendications dans toutes les instances et en sollicitant des audiences régulières.
Des mots, toujours des mots…
Le terme « objectif » redevient ainsi un mot-clé. Nostalgie peut-être d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaitre, celle d’une pédagogie par objectif qui a fait la preuve de son inefficacité : partir des « grands » objectifs pour les décliner dans de plus en plus petits ne fonctionne pas. Par contre, l’inverse part du principe qu’il existe des choses concrètes et spécifiques à apprendre sur lesquelles on peut bâtir des visées plus générales, reinvestissables dans d’autres activités humaines. Ce sont les propositions que nous faisons : on apprend à (bien) nager, et ce faisant, on construit des méthodologies d’apprentissages, on s’ouvre aux autres, on comprend comment on se développe… Cela constitue la base de ce qu’on a appelé « programmes alternatifs » du SNEP-FSU. La seule issue face aux propositions du ministère consiste dès à présent à penser les alternatives, et les faire vivre dès aujourd’hui : les programmes alternatifs3 font des propositions de contenus par APSA et dans l’état actuel des programmes officiels tellement larges, ça ne peut nous être reproché !
- Analyse du projet de programme [↩]
- Les inégalités d’apprentissage Programmes, pratiques et malentendus scolaires Par Élisabeth Bautier et Patrick Rayou Éducation et société 2009 PUF [↩]
- https://pedagogie.snepfsu.fr/programme-eps [↩]





