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Égoïsme et construction du commun : choisir entre la stratégie du pour moi ou pour nous ?

Par Florian MEL

L’égoïsme selon Camille PEUGNY traduit le fait que certains groupes sociaux diffusent ces valeurs néolibérales et se mobilisent pour les incarner dans la société.

Dans son ouvrage Le triomphe des égoïsmes (PUF, 2026), le sociologue Camille PEUGNY défend l’idée que l’évolution des attitudes économiques des classes moyennes supérieures et leur adhésion croissante aux « principes caractéristiques du néolibéralisme économique » (i.e., l’adhésion au principe de concurrence, de mérite et de responsabilité individuelle) contribue à expliquer la dynamique des électeurs et électrices de gauche se droitisant progressivement depuis 20 ans. Cette dynamique s’accompagne d’une « grille de lecture du social individualisante », les inégalités sociales ne sont plus vues comme des éléments de détermination sociale et politique.

 Ainsi, « les inégalités sont le fruit de mérites individuels, chacun est responsable de son parcours. »1.   Camille PEUGNY propose le terme d’égoïsme pour retranscrire le fait qu’une contrainte sociale s’impose à l’individu et le conduit à se comporter de manière égoïste. Loin de prononcer un jugement moral sur le comportement de chaque individu, il envisage les rapports entre différentes classes sociales en analysant comment la réappropriation de valeurs égoïstes-néolibérales, se diffusant dans les classes moyennes supérieures, contribue à détériorer le sort d’autres groupes sociaux. Autrement dit, contrairement à l’idée de l’individualisme proposé par Tocqueville (tendance de chaque citoyen à s’isoler avec les siens de la société et des affaires publiques), l’égoïsme selon C. Peugny traduit le fait que certains groupes sociaux diffusent ces valeurs néolibérales et se mobilisent pour les incarner dans la société.

Cet égoïsme est présenté comme une contrainte sociale qui pèse sur tous les individus de toutes les classes sociales, c’est le fonctionnement de la société qui contraint les individus ou les groupes sociaux à adopter des comportements permettant de maximiser leurs intérêts en permanence dans tous les domaines de l’existence, y compris lorsque les individus ont conscience que leurs actes dégradent le sort d’autres individus ou nuisent à la stabilité de la société et la cohésion sociale.

« Entrepreneuses de leur propre précarité »

L’auteur questionne l’effet de ces valeurs promues par la classes moyennes supérieures sur les classes travailleuses devenues « entrepreneuses de leur propre précarité ». Elles sont contraintes d’adopter des stratégies d’auto-entreprenariat par défaut, dans un univers professionnel ou le salariat ne constitue plus une référence. Les carrières des travailleurs et travailleuses deviennent entrecoupées de périodes de chômage et se diversifient en fonction de l’offre proposée au moment où les droits aux allocations de chômage disparaissent. Ces travailleurs et travailleuses sont accusé·es par les classes moyennes supérieures de profiter du chômage, de ne pas chercher d’emploi rapidement mais à l’échelle de l’individu en difficulté, ces différentes phases de travail intermittent constituent une forme d’auto-assurance en utilisant les dernières possibilités d’accompagnement encore garanties par l’État social.

Un changement de système de valeurs

D’après C. Peugny, la conversion progressive des classes moyennes supérieures aux logiques néolibérales peut se comprendre par l’ouverture à la concurrence, la privatisation des structures assurant les services publics. Ce virage progressif à droite fait suite à un premier « virage à gauche » 2 initié à la fin des années 70 établissant une coexistence, au sein des classes moyennes, entre des valeurs traditionnelles de gauche (droit de grève, nationalisation, augmentation des salaires, dignité au travail, etc.) et une sensibilité aux valeurs issues du libéralisme culturel (émancipation des femmes, obtention de droits pour les minorités, etc.).

Selon l’auteur, ce changement de système de valeurs s’expliquerait par un changement des attitudes des classes moyennes supérieures concernant certains principes économiques : la redistribution des richesses, le coût de l’État Providence, la protection sociale et le souci des plus démuni•es. En effet, sans nier l’existence des inégalités (80 % des cadres interrogé·es considèrent que les inégalités ont fortement augmenté), l’explication des causes des inégalités est passée du hasard des connaissances ou des circonstances, il y a 40 ans, au mérite individuel aujourd’hui. En complément, C. Peugny démontre que ce changement de comportement social est aussi influencé par la formation de ces classes moyennes supérieures (école de commerce, de management, etc.) qui véhicule cet esprit d’entreprenariat, ce culte du mérite individuel.

L’essor de l’égoïsme selon C. Peugny couplé à la domination des principes néolibéraux dans notre société expliquent en partie les difficultés que nous rencontrons à construire du commun.

EXEMPLE

Pour illustrer ces comportements sociaux pouvant émerger sous l’effet de l’organisation sociale, nous pouvons prendre un exemple.

Il est tout à fait possible de retrouver des individus à la fois auteurs et victimes de comportements égoïstes. Ainsi, sur l’ensemble d’une carrière d’un·e cadre supérieur·e qui croit dans ces valeurs de mérite, de responsabilité individuelle, de concurrence et de compétition, il ou elle peut à la fois devenir un fort promoteur de ces valeurs mais aussi se retrouver éjecté·e de cette compétition et tomber dans une forme d’épuisement professionnel.

Les conséquences sur le vote

Dans son ouvrage, C. Peugny défend l’idée que les valeurs des classes moyennes supérieures ont un effet sur la société gagnée par les grands principes du néolibéralisme.

Par ricochet, le sort des plus fragiles souffre de ce changement d’orientation politique. En effet, ces catégories sociales votent plus massivement que les catégories les plus populaires, et leur incidence sur les résultats électoraux produit des effets en faveur de l’application des grands principes néolibéraux. En complément, les classes moyennes se trouvent à l’interface entre les différentes classes sociales, les plus aisées disposent d’accès à différents médias pour diffuser ces principes et influencer l’évolution de la société.  Une société qui évolue vers un libéralisme plus fort ne recherche pas une suppression de l’État mais une redéfinition de son rôle3 : il doit entretenir un climat favorable aux affaires et à la compétitivité économique. Concrètement, il s’agit d’ouvrir au marché et à la concurrence des secteurs qui en étaient relativement préservés (la santé, l’éducation, le transport, etc.).

Le regard porté sur l’État se transforme : il est accusé d’avoir un train de vie trop couteux, d’imposer un code du travail trop contraignant, il met des freins au développement de la compétitivité des entreprises et devrait réorganiser ses services publics comme des entreprises qui doivent dégager des profits en vendant leurs services à des client·es plutôt que des usager·ères. Si nous ajoutons à cela des dynamiques de l’emploi incitant fortement à l’auto-entreprenariat, l’allongement des chaines de sous-traitance, l’ubérisation d’une partie de l’économie, nous comprenons pourquoi les collectifs de travail s’affaiblissent, voire tendent à disparaître, ce qui nuit à la politisation des individus autour de valeurs de gauche permettant la mobilisation.

  1. Pour approfondir la notion d’égoïsme selon Camille Peugny, nous vous invitons à consulter l’émission Blast du 22 mars 2026 : https://www.youtube.com/watch?v=IuUsCRrLXQU [↩]
  2. Grunberg, G. et Schweisguth, É. (1983). Chapitre 18. Le virage à gauche des couches moyennes salariées. Dans G. Lavau, G. Grunberg et N. Mayer L’univers politique des classes moyennes (p. 351-371). Presses de Sciences Po.https://doi.org/10.3917/scpo.lavau.1983.01.0351. [↩]
  3. Harvey, D.(2014). Brève histoire du néo-libéralisme. Les Prairies ordinaires.  [↩]
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