Contribution sur les projets de programmes des cycle 1, 2 et 3 (primaire)

Nous analysons ici les projets de programmes des cycles 1, 2 et 3 pour la partie école primaire1 la classe de 6è ayant été traitée à part par la commission chargée de l’écriture, ce qui nous semble logique tant les conditions d’enseignement du primaire et du collège sont différentes). Ces projets comportent des aspects positifs : la distinction EPS- APQ explicite, les objectifs de l’EPS claire, la durée des séquences d’apprentissage assez longue, les nombreux exemples d’acquisitions dans les APSA, la référence à l’USEP pour le sport scolaire… Nous pensons cependant qu’ils pourraient être nettement plus opérationnels pour les professeurs des écoles et compréhensibles pour les parents si la référence culturelle aux pratiques physiques, sportives et artistiques était plus explicite, d’autant que l’objectif relatif à la culture est stipulé dans l’introduction : « l’EPS participe de la construction d’une culture corporelle, sportive et citoyenne ».

La référence à la culture physique, sportive, artistique : pourquoi invisibiliser les APSA ?

Ce projet de programme change les intitulés des « domaines » pour les cycles 2 et 3, qui seraient alignés désormais sur les programmes de maternelle (la classe de 6è reste elle alignée sur les anciens domaines, en lien avec le cycle 4). Nous doutons fort de l’intérêt de ce changement (que les auteurs-trices ne justifient pas), notamment parce qu’il rend invisible deux aspects importants pour les professeurs des écoles : les pratiques sportives de référence sont pas nommées dans les intitulés, et le sens et les émotions qu’elles procurent sont absentes (sauf pour la danse et les jeux collectifs). D’autre part, des APSA « naviguent » d’un domaine à l’autre suivant les programmes (gymnastique, orientation), ce qui n’est pas de nature à aider les PE dans leurs programmations d’école.

Nous précisons notre analyse dans ce tableau et faisons des propositions :

1er domaine

Réaliser une performance (2015) devient : Se déplacer pour agir dans l’espace et sur une durée (2026)

Commentaire : si la notion de déplacement est importante, elle est présente dans quasiment toute activité humaine, et ne suffit pas à caractériser le type d’activité sollicitée chez l’élève. Elle ne prend en compte ni la complexité, ni l’intention des pratiquant∙es présente dans les programmes précédents : la recherche de performance. Il s’agit ici essentiellement d’athlétisme (et de course d’orientation). Il s’agit donc de défier l’espace, le temps et les autres. Il serait plus explicite de l’écrire dans les intitulés (exemple) : Courir sauter, lancer pour se dépasser, défier l’espace, la durée et/ou les autres (activités d’athlétisme et d’orientation)

2ème domaine

Se déplacer dans des environnements divers (2015) devient : Construire des équilibres pour s’adapter à des environnements inhabituels (2026) :

  • construire des équilibres dans les environnements terrestres
  • construire un équilibre vertical en se déplaçant sur un support vertical
  • construire un déplacement dans un milieu aquatique
  • construire des équilibres avec un moyen de locomotion

Commentaires : Sachant que notre équilibre d’humain est mobilisé dès que notre corps est en mouvement, pourquoi ne pas nommer explicitement les APSA de référence ? :

  • Les activités gymniques
  • Les activités d’escalade
  • La natation (savoir nager)
  • Le vélo (ou ski, patinage)

La prise de risque – point commun à toutes ces APSA et important du point de vue du sens – pourrait être intégrée dans le titre. Proposition : Ex : Construire des équilibres, prendre des risques, pour s’adapter à des environnements inhabituels

Nous notons que la course d’orientation, présente dans ce domaine dans les précédents programmes, est passé dans le 1er domaine sans justification. Nous notons également que l’intention des activités gymniques (montrer ses exploits) est totalement ignorée dans ce domaine, comme si cette APSA n’était qu’une somme d’exercices d’équilibre. Sa présence se justifie dans le 3è domaine.

3ème domaine

Concevoir et réaliser des actions à visée expressive, artistique, esthétique ou acrobatique (2015) devient S’exprimer avec son corps pour vivre des émotions (2026)

Commentaires : L’intitulé est problématique. Ne vit-on pas des émotions dans tous les domaines ? Celui-ci fait référence à la danse et aux arts du cirque. Pourquoi pas, mais on y retrouve à nouveau la gymnastique (déjà présente dans le domaine 2), avec l’objectif de l’intégrer dans un spectacle. Intégrer la gymnastique peut se justifier ici, si l’idée de spectacle est présente dans le titre. Proposition : S’engager avec son corps pour exprimer des émotions, impressionner des spectateurs-trices.

4ème domaine

Conduire et maîtriser un affrontement collectif (2015) devient Coopérer et s’opposer pour apprendre à gagner (2026)

Commentaires : L’intitulé est problématique. N’apprend -on pas aussi à gagner dans les autres domaines (athlétisme, course d’orientation ,…) ?. Et en jouant, n’apprend-on pas aussi à perdre ? ! La centration sur la victoire et la défaite n’est pas de nature à aider les PE à clarifier les contenus à enseigner dans ce domaine (tactiques et stratégies). Propositions : Ex : Coopérer et s’opposer, pour apprendre à jouer ensemble

Notons que les exemples de jeux traditionnels, centrés sur des objectifs stratégiques pourraient être plus nombreux à cette étape de la scolarité.

Les APSA comme pratiques culturelles sont porteuses de sens et de contenus

Écrire des contenus de programmes sans jamais nommer les pratiques sociales de référence dans les titres est un véritable de tour de forces …mais peu éclairant pour les PE, sachant que les grands domaines (se déplacer, s’équilibrer, s’exprimer) sont valables pour toutes les APSA. C’est également faire fi de la réalité. Aujourd’hui, les PE proposent des APSA et continueront de le faire parce qu’ils et elles considèrent que faire de la gymnastique, ce n’est pas faire de la natation ou du vélo, tout comme ils ne savent que les jeux collectifs et les sports de raquettes ne posent pas les mêmes problèmes.

Les titres des acquisitions donnent parfois le sens des APSA (athlétisme : se déplacer le plus vite ou le plus longtemps possible), parfois le sens est totalement absent, alors que c’est une donnée très importante pour les PE. Pourquoi ne pas écrire que la gymnastique, c’est « jouer avec son équilibre, produire des formes corporelles pour s’épater soi-même et épater les autres » (et pas seulement une somme d’actions avec pour seul projet « l’équilibre ») ?

Pourquoi ne pas écrire qu’en escalade (sans corde, ni baudrier) l’intention est de grimper des parcours/voies de plus en plus difficiles. Ces renseignements sont indispensables et complémentaires des réorganisations motrices (locomotion, coordination, équilibre, prise d’informations,…) nécessaires.

Ce qui parait évident à tout spécialiste, ne l’est pas du tout pour unꞏe PE, y compris en élémentaire. Comment comprendre que « se déplacer plus vite, plus longtemps, plus haut, plus loin » n’a rien à voir avec de l’escalade qui est dans un autre domaine, celui de « l’équilibre » » ? (cycle 3)

Cette écriture de « contournement des APSA » es d’autant plus dommage que dans le détail des propositions, les PE trouveront des repères d’acquisitions intéressants.

Pour le cycle 1, la non-référence culturelle est encore plus flagrante. (site du MEN)

Nous posons à nouveau la question2 : Pourquoi l’éducation artistique peut-elle citer la peinture, la sculpture, le dessin, la photographie, le cinéma, la BD, les arts graphiques et les arts numériques ; et qu’en EPS, on laisse le soin aux enseignantes de « deviner » qu’il s’agit d’athlétisme, de gymnastique, de grimpe, ou d’orientation.

Nous faisons l’hypothèse que la commission responsable de l’écriture pense que la référence au sport fait peur aux enseignantes. Notre expérience montre qu’au contraire, elle éclaire les PE à condition que l’on stipule bien quel est le rôle de l’Ecole.

  • Il est nécessaire de rappeler aux PE que l’accès la culture et au sport est un droit pour tous et toutes (cf. Charte de l’UNSECO). Tout comme il est dit dans l’introduction que l’école obligatoire a pour mission de réduire les inégalités sociales, territoriales et entre filles et garçons.
  • Il est nécessaire de prendre en compte que la culture sportive des enfants s’est développée en dehors de l’école au même titre que la littérature de jeunesse Les enfants des milieux favorisés ont accès à des clubs de bébés-nageurs, baby-gym, baby-basket, baby-volley, etc…Pourquoi les programmes ne nommeraient-ils pas explicitement ces références pour la culture commune étudiée à l’école ?
  • Notre expérience (voir notre enquête sur « les écoles vitaminées en EPS ») nous montre qu’au contraire, la référence culturelle, associée aux finalités de l’Ecole, éclaire les PE sur ce qu’ils et elles enseignent (notamment le sens et les intentions des élèves), sans confondre la pratique des clubs et la pratique scolaire

Si l’objectif des rédacteurs-trices est d’éviter les interventions extérieures du milieu sportif… alors là aussi, il faut être explicite et écrire des règles claires d’interdiction et/ou de limitation d’intervention à l’école primaire (et former les enseignant∙es à enseigner des contenus adaptés).

Remarques sur des points particuliers

Au-delà de cette analyse générale, nous faisons une liste de remarques, non exhaustive.

Dichotomie corps/esprit

Dans l’introduction, la phrase « l’EPS favorise l’équilibre entre le corps et l’esprit » entérine la dichotomie corps-esprit ! De quoi parle les auteurs : de rythme scolaire, de bienfaits du sport pour la concentration sur d’autres apprentissages ? Cette phrase est à revoir.

La « culture citoyenne »

Le texte laisse penser que la « culture citoyenne » ne se développe que grâce aux activités de coopération et d’opposition, ce qui est totalement réducteur et peut laisser penser que les autres domaines pourraient se dispenser de poursuivre cette finalité ! Plutôt que de de les invisibiliser, il aurait été utile de préciser que toute APSA doit être traitée spécifiquement pour l’école primaire (avec des règles adaptées à l’âge des enfants, aux conditions de l’école), et qu’à ces conditions, elles sont enseignables par des professeurs d’écoles non spécialistes.

Le découpage des acquisitions par année scolaire n’est pas adapté à l’EPS

L’expérience des enfants est déterminante en EPS, on peut avoir d’énormes écarts de niveaux dès la cycle 2, il serait préférable de parler d’étapes de progressivité éventuellement en lien avec la quantité de pratique vécue.

Les formulations d’acquisitions peuvent parfois apparaitre parfois très fermées (voire technicistes) parce qu’elles ne prennent pas sens dans un continuum liée là encore au sens du progrès dans l’APSA.

La natation

Outre que le découpage déplacement/équilibre fait que les questions de respiration sont minimisées, il est difficile de comprendre pourquoi ces programmes ne font pas le lien avec la note de service de 2022 sur la natation et le continuum d’évaluation des paliers 1,2 et 3 avant de passer les tests « aisance aquatique » et l’ASNS.

Le développement de l’adresse : une habileté fortement minimisée

Nous constatons que – comme dans les programmes précédents- les activités de jonglerie (cirque ou gymnastique rythmique avec ballon, cerceau, balles, etc) sont quasiment absentes des propositions de programmes des cycle 2 et 3. On trouve juste une phrase en arts du cirque « il varie les lancers avec des balles ou des foulards dans les différentes dimensions de l’espace (en cascade, verticalement, horizontalement, au sol, etc.). Or, devenir adroit∙e avec des objets est une compétence motrice majeure et un marqueur fort de différences entre filles et garçons (notamment la manipulation du ballon) dès le plus jeune âge. Lancer loin un objet (activité athlétique), ou lancer pour faire une passe (jeu collectif) n’est pas suffisant pour développer l’adresse. D’autant que les « arts » du cirque mettent l’accent sur la dimension expressive, et que dans ce cas, la jonglerie risque d’être évacuée. Il est donc important de programmer des activités spécifiques, telle que la gymnastique rythmique (GR) pour que les élèves fassent des « exploits avec un objet » (ballon, ballon de baudruche, cerceau, ruban) sur toute la scolarité primaire. Les exploits avec une corde à sauter (référence à la GR ou au double-dutch) sont également oubliées alors qu’elles sont totalement adaptées aux conditions de l’école primaire. Voir les repères d’acquisition sur le site EPS & Société. Ces apprentissages effectués en EPS constituent par ailleurs des savoirs empiriques en sciences (propriétés des objets..)

Aide la programmation d’école

Il serait intéressant de donner des repères de quantité de pratique sur des activités incontournables dans la scolarité : faire des jeux collectifs tous les ans, de la natation au moins trois fois dans la scolarité primaire, faire de la danse au moins une fois par cycle, de la course d’orientation au moins une fois dans la scolarité primaire, …

Le temps d’EPS et le temps d’activité dans une séance d’EPS :

  • La pratique régulière voire quotidienne de l’EPS est conseillée. Sachant qu’il est difficile d’assurer les horaires d’EPS, il serait utile de préciser que les enseignant.es doivent veiller à assurer a minima 2 séances d’EPS par semaine.
  • Actuellement, le temps moteur des séances d’EPS est souvent trop faible (beaucoup de temps d’attentes, de consignes). La quantité d’activité physique dans une séance d’EPS devrait être un objectif prioritaire. Les temps de consignes, de bilan peuvent être menés en classe de façon à favoriser l’activité motrice durant la séance.
  • Pour la durée des séquences, la précision 5 à 8 séances est intéressante, il faudrait préciser que c’est un minimum si on veut stabiliser des apprentissages.

  1. (https://eduscol.education.fr/4307/consultation-nationale-sur-les-projets-de-programmes-d-eps-et-d-histoire-geographie-des-cycles-2-et-3 []
  2. Et si les programmes d’EPS étaient écrits comme les programmes d’Arts ? []
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