La littératie physique en Éducation Physique (EP), la prose de Monsieur Jourdain

Rencontre avec Olivier Rey, enseignant-chercheur à Aix Marseille Université et pilote du programme sport santé : MOUV’EN SANTÉ

L’EPS tend petit à petit à glisser vers une centration un peu déséquilibrée sur les questions de santé. Certaines démarches cherchent à développer les capacités physiques dans l’ici et maintenant, mais elles doivent aussi s’articuler avec des questions de durabilité dans le temps. Des propositions évoquent la littératie physique pour travailler cette durabilité. Qu’est-ce que devrait faire l’éducation physique et sportive pour viser un impact sur l’engagement physique et des jeunes en vue de lutter contre la sédentarité sans perdre de vue la culture sportive ?

Bruno CREMONESI : Peux-tu nous dire à grands traits le lien santé et EPS ?

Olivier REY : L’histoire des liens entre EPS et santé a évolué. Cette discipline a été intégrée à l’école à la fin du XIXe siècle pour répondre à des problématiques de santé. L’école devait former un patriote et l’EP apportait la santé dont on avait besoin pour former le soldat pour reconquérir les territoires d’Alsace-Lorraine. Puis, cette santé a dépassé la dimension corporelle en devenant la capacité à se dépasser soi-même à travers les années 60 et la « sportivisation » de l’EPS. La santé a suivi la définition culturelle associée au sport en prenant une valence performative, mesure indirecte d’effort et de santé. Elle devient plus globale, morale et mentale et devient la conséquence de l’engagement sportif. La santé, a été conçue comme un habitus dans les années 80. Je fais référence aux travaux de J. A. Méard par exemple. Elle est devenue une capacité à gérer sa vie physique, savoir s’entraîner, savoir préparer une performance, savoir récupérer. Elle a pris un caractère transversal en EPS.

B.C. : Est-ce que l’EPS va devenir supplétive d’injonctions sanitaires faites par des médecins ou épidémiologistes ? Par le fait qu’il y ait des heures de pratique physique à l’école, que cela coûte de l’argent et qu’il faudrait rentabiliser ce temps pour faire de la santé 30 minutes par jour. Inversement, l’EPS va-t-elle rester orientée vers une culture sportive en n’ignorant pas pour autant cette finalité de santé mais de manière transversale ?

O. R. : Je crois que tout l’enjeu est là, il faut travailler ensemble sans s’opposer. Certes, nous sommes socialement confrontés à une consommation excessive d’écrans, à des comportements sédentaires pandémiques. Cependant, l’EPS ne peut se réduire à une lutte contre ces maux. Je pense également qu’il n’est pas bon d’opposer sport-santé et sport. Tout est dans le sport, il suffit de l’enseigner. Il est cette action éducative culturelle sur une nature corporelle pour reprendre J. Ulmann. Et la santé est bien dans le sport, c’est une conséquence de l’engagement sportif et une voie d’entrée, un motif ou un mobile comme d’autres associés au sport. Il faut donner ce goût pour un engagement durable dans le sport afin qu’il perdure dans la vie. Investir dans le sport aujourd’hui, c’est agir sur la santé de demain en évitant surtout l’abandon.

B.C. : Des propositions évoquent la littératie physique pour travailler cette durabilité, est-ce que tu penses cette piste prometteuse ?

O. R. : Peut-être faut-il partir justement de la définition de cette notion de littératie physique, qui est un modèle, c’est-à-dire un construit intellectuel. La littératie physique consiste en « la motivation, la confiance, la compétence physique, les savoirs et compréhensions qu’une personne possède et qui lui permettent de valoriser et de prendre en charge son engagement envers l’activité physique toute la vie ». C’est une définition canadienne qui s’appuie sur la définition historique de A. N. Whitehead en 2001. Ce concept est apparu assez récemment, et s’est développé dans les années 2010, et il est aujourd’hui très développé outre-Atlantique, tout en trouvant sa place en Europe, y compris en France.

Mais finalement, la littératie physique, c’est un peu comme la prose de Monsieur Jourdain : on en fait déjà en EPS. On propose des expériences variées, selon des entrées d’autodéterminations différenciées, des intensités souvent individualisées, des méthodes qui permettent, d’un point de vue méthodologique et social, de s’intégrer dans un groupe, de remplir des rôles, de comprendre, de développer un esprit critique et de comprendre sa pratique physique à travers des projets. Tout cela, c’est l’EPS d’aujourd’hui.

Mais finalement, la littératie physique, c’est un peu comme la prose de Monsieur Jourdain : on en fait déjà en EPS

Pour ma part, je pense que pour donner goût à la pratique d’activité physique et surtout sportive, et favoriser l’engagement durable, il faut partir de modes d’entrée les plus individualisés possibles et remettre au centre le temps de pratique effective. Or, 60 % en moyenne de nos leçons d’EPS sont consacrés à une activité fonctionnelle. Le temps restant correspond à une activité cognitive, d’observation, de rôles sociaux etc. Si l’on densifie nos leçons d’EPS on atteindra de fait des objectifs en termes d’engagement moteur, en particulier énergétique, et donc des répercussions affectives, parce que l’on va vivre des émotions, des ressentis éprouvés qui valoriseront l’effort lui-même. En définitive, il faut remettre l’église au centre du village: le corps et l’effort.

Questionner la notion d’effort

Questionner l’effort c’est envisager les modes de vie et l’évitement de l’effort, puisque le principe humain tend vers l’économie : nous cherchons tous l’équilibre, l’homéostasie, le repos, et les écrans que nous consommons pendant nos temps de loisirs nous y incitent.

C’est un cercle vicieux : moins je bouge, moins j’ai envie de bouger. Selon le modèle de P. Ekkekakis et al. (2016) une expérience vécue comme inconfortable augmente les barrières à l’activité physique par la mémorisation de cette mauvaise expérience, des stratégies d’évitement et des conséquences néfastes à la santé par la diminution de la forme physique qui renforce l’inconfort à l’effort lorsqu’il est vécu. Par ailleurs, moins je suis inscrit dans une activité culturellement installée, contextualisée, une activité physique et sportive, moins je m’y inscrirai à l’avenir. La notion d’effort est donc à requestionner et à remettre au centre de nos préoccupations. Faire un effort, ce n’est pas forcément une compétition contre les autres. Cela peut être contre soi-même, selon des modes coopératifs, de centration sur la tâche etc. Mais ce qui fonde pour moi l’enjeu aujourd’hui, c’est le goût et le sens de l’effort, du dépassement de soi, une idée que l’on retrouvait déjà dans les Instructions Officielles de 1967 et qu’il convient de réinterroger aujourd’hui.

B. C. : Tu parles de redonner du goût à la pratique, as-tu des pistes ?

O. R. : Le problème est moins celui de l’engagement que celui de l’abandon. Et c’est ce que nous ont donc montré M. Luiggi, J. Griffé et M. Travert, des collègues marseillais qui y ont travaillé en sociologie, si 100 % des élèves qui ont déjà pratiqué du sport dans un club un jour dans leur vie n’avaient pas abandonné, on aurait 100 % de sportifs. Donc tout l’enjeu est là. Or, le nombre de licences n’est pas le meilleur indicateur. Si l’on observe une chute des licences à l’adolescence, cela ne prend pas en compte les abandons en cours de saison sportive.

Et si l’on organise, à côté de 4 heures d’EPS par semaine, 30 minutes d’activité supplémentaires par jour tant mieux, mais ce n’est pas la même chose

Donner des injonctions sur la pratique cela ne fonctionne pas et surtout c’est culpabilisant. Il convient de dépasser ces aspects-là pour aller vers un « sport joyeux », une activité physique partagée selon des mobiles moins culturels et davantage orientés vers des aspirations individuelles. Une activité physique non encadrée, non instituée, comme aller courir pour aller bien, aller mieux, c’est volontariste au départ, mais cela prend sens par l’expérience valorisée. Il est important de mettre au centre de nos préoccupations cette compréhension de ce sport complexe, vu dans sa globalité, pour le décliner en autant d’offres sportives pour répondre aux attentes, aux besoins de nos pratiquants et in fine, de nos élèves. Cela passe par des offres ouvertes de pratiques au sein de l’École comme au sein des clubs avec des approches de découverte, de loisir, de détente, de bien-être, de dépassement de soi ou bien de confrontation aux autres y compris en compétition. L’accès facilité et libre aux installations sportives est également un enjeu fort des politiques publiques des villes. Par ailleurs, impliquer les parents semble être un enjeu essentiel, notamment lorsque l’on constate que des parents sportifs, c’est 25 % de pratique en plus chez les enfants.

Concrètement, le projet porté par le CNRS MOUV’EN SANTÉ peut être l’occasion pour les enseignants de disposer d’un outil gratuit, sécurisé, clés en mains pour développer des actions interdisciplinaires participant à une prévention primaire. Des bilans individuels suite à des questionnaires et tests physiques en ligne sont autant d’occasions d’impliquer les parents, les élèves et leur entourage plus large et de regrouper des classes au sein de comptes collectifs gérés par les enseignants et permettant l’extraction de données anonymes.

Et si l’on organise, à côté de 4 heures d’EPS par semaine, 30 minutes d’activité supplémentaires par jour tant mieux, mais ce n’est pas la même chose. C’est un système curatif qui ne remplacera pas l’expérience vécue en EPS et l’approche préventive.

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