Les « expédients »* contre l’EPS

Par Jean LAFONTAN

L’œuvre de la Convention citoyenne, à bien des égards, n’est pas d’une grande originalité. S’appuyant sur des idées qui ont été, trop souvent, ressassées et vieillies par de nombreuses redondances historiques, celles-ci ont peu convaincu un Président de la République qui n’a, à ce jour, rien dit sur une opération qu’il avait fortement impulsée1.

Pour en rester à ce qui nous concerne au plus près, cette distinction entre enseignements théoriques et pratiques et ses conséquences quant à leur organisation, où le « pratique » dissout l’obligatoire, instille l’optionnel et le partenarial au nom des besoins fondamentaux des enfants. Que restera-t-il de cette Convention, qui s’apparente à une dystopie et dont la voix finale semble, d’après les informations recueillies çà et là, largement influencée par les « murmures de son organisation ?

Pour notre part, largement alerté·es par des assauts réguliers depuis près de cinquante ans, nous pensons que quelques segments de propositions peuvent être détachés de l’ensemble final et proposés comme autant d’initiatives d’intérêt urgent et nécessaire.

De l’histoire récente…

La préparation puis ledit « Héritage » des JOP 2024, ont été l’opportunité, pour E. Macron et ses multiples ministres de l’EN et des Sports, de tenter d’installer des actions pédagogiques, — telles que le 2S2C (2020) sans lendemain, puis les 30 mn d’APQ dans le primaire (2022), laborieux, enfin les 2 h de sport en collège (2022), abandonnés —, ont été autant de prétextes laborieusement élaborés pour contourner l’EPS à l’école : 4 h pour tous·tes, à tous les niveaux, sont un épouvantail. En fait, ces initiatives renient deux idées essentielles qui sont notre cœur professionnel : l’EPS a des savoirs spécifiques, qui sont les techniques sportives et ces savoirs appellent des qualifications correspondantes, nécessaires à la formation de tous·tes les élèves. L’EPS est une discipline constituée par l’expérience commune de la profession, s’appuyant sur la connaissance sportive et sur les exigences scolaires portées par les programmes. Certes, cela est un débat que ne connaissent pas les autres disciplines qui ont une matrice universitaire solidement établie et leur évite les invraisemblables disjonctions que l’histoire de l’EPS porte : à l’école, l’éducation motrice, aux clubs sportifs la culture sportive2. Option déjà proposée en 2022 par V. Pécresse : « ouvrir les écoles aux clubs sportifs… » et, précédemment, par F. Fillon en 2017 : « Si on veut vraiment que le sport rentre à l’école et à l’université, il faut y faire rentrer les clubs et associations et permettre aux jeunes de faire le sport qu’ils ont envie de faire, dans les mêmes conditions qu’un sport que l’on pratiquerait de manière volontaire ».


… à un passé pareillement obstiné

Ces quelques exemples montrent l’entêtement à vouloir maintenir un parallélisme d’existence entre une EPS, maintenue comme héritière d’une gymnastique ou éducation physique, naturelle, méthodique… et un courant sportif initialement inspiré par des enseignant·es d’EPS puis par le mouvement sportif3 pensant l’école comme son réservoir. En 1975, la loi Mazeaud proposait une EP de base à l’école et une initiation sportive en club4 ; cette option prolongeait des décisions de 1972 qui avaient tenté de mettre en place des CAS5 , structures bâtardes créées par le ministère entre l’école et les clubs et ayant vocation d’accueillir les élèves pour leur formation sportive. Ces structures dissimulaient l’abandon des 5 heures d’EPS pour tous·tes (1971) en installant les 3 heures collèges et 2 heures lycées que nous connaissons actuellement. Le tableau serait incomplet si nous oubliions qu’en 1970, le ministère avait imposé un CAPEPS avec un stage obligatoire en club et qu’en 1969, les 5 heures avaient été découpées en 2 heures d’EPS et 3 heures confiées à des vacataires payé·es par les collectivités territoriales. Pensons que les propositions de la Convention citoyenne, trouvent dans cette histoire une vrai parentalité d’idées qui peuvent se redécouvrir au gré des politiques de saccage budgétaire.

Ces cinquante ans ont vu s’installer, dans un tempo discontinu et pas nécessairement cumulatif, des politiques publiques qui ont visé à ce qu’elles ne produisent pas les services attendus par les citoyen·nes ; elles ont creusé les inégalités sociales et l’échec scolaire, qui restent une marque du système éducatif français. Ces politiques ne sont en rien aveugles et visent à limiter le développement de la culture de tous·tes les élèves en utilisant les dispositifs les plus contestables. Ainsi va le thème redondant, qu’en EPS, son avenir ne pourrait être dû qu’à son attelage simple avec les clubs sportifs. Or, de nombreux collègues expérimentent déjà dans leur cours ou en UNSS des actions plus conformes aux intérêts de chacun·e ; elles ne passent pas par les voies dressées par les ministères de l’EN, des Sports et CNOSF alliés, mais par des collaborations au sein desquelles les objectifs de chacune des parties sont élaborées dans le dialogue ; c’est à partir de leurs objectifs propres qui visent chacun le développement optimum des jeunes, la lutte obstinée contre les inégalités de toutes sortes, que se fixe le sens des coopérations. C’est une perspective authentiquement démocratique qui marginalise ces pseudo-théories de la séparation du moteur et du sportif sachant que si l’école ne s’occupe que du « moteur », nécessairement, le « sportif » rentrera par l’autre porte.

Chacun·e doit bien comprendre que la lutte, en sus de sa composante politique, budgétaire, financière, est aussi idéologique : convaincre que l’EPS est sportive pour la réussite de tous et toutes.

* Historiquement, nous avons qualifié « d’expédients » toutes les solutions, dont nous parlons ci-après, qui visaient à marginaliser l’EPS, la déqualifier, limiter son développement et bien souvent ses enseignants.

  1. Une grande partie des questions traitées par la Convention est largement développée dans le livre coordonné par S. Bonnery, Temps de l’enfant, rythmes scolaires : vraies questions et faux débats, Éditions de la Fondation Gabriel-Péri, 2025, 246 p []
  2. Approche développée par Nelson Paillou, président du CNOSF, 16 Mars 1988, symposium international. Les rythmes de vie de l’enfant et le sport à l’école. []
  3. À partir de 1972 par le CNOSF et, antérieurement par le ministère des sports. []
  4. Qui s’est traduit par un décret en 77, habilitant les clubs à dispenser le sport à l’école. []
  5. Centres d’Animation Sportive qui ont avorté sous nos pressions []
PARTAGER
IMPRIMER

Nos lecteurs aiment aussi...

Crois ce que je dis, oublie ce que je fais

Quels mots mettre sur les pratiques d’un gouvernement qui « se permet d’utiliser le mensonge comme un mode quotidien de communication » et brutalise la réalité des faits, la vérité ?