Crois ce que je dis, oublie ce que je fais

Par Florian MELL

Quels mots mettre sur les pratiques d’un gouvernement qui « se permet d’utiliser le mensonge comme un mode quotidien de communication »1 et brutalise la réalité des faits, la vérité ? Clément Viktorovitch reprend le concept de logocratie afin de nommer cet entre-deux : quand les institutions demeurent mais que l’esprit, l’idéal démocratique et les piliers (État de droits, débat public et souveraineté populaire2 ) de notre démocratie sont fortement attaqués par le pouvoir politique en place. Regard d’analyse sur la valse des 4 gouvernements entre juillet 2024 et octobre 2025.

Le 13 octobre 2025, en descendant de l’avion présidentiel pour la signature de l’accord de Charm el-Cheik en Egypte, Emmanuel Macron déclare : « Moi, j’assure la continuité, la stabilité » et « je souhaite que le pays puisse avancer dans l’apaisement, la stabilité, l’exigence et le service des Français, avec beaucoup de respect entre les forces politiques »3 . Les propos de notre Président de la République surviennent le lendemain de la nomination du gouvernement Lecornu II. Il fait suite à quatre jours d’instabilité entre la démission du 1er gouvernement Lecornu et sa reconduction.

« Nous avons perdu mais personne ne l’a emporté » (Lettre aux français du 10 juillet 2024, E. Macron)

Pour rappel, la déclaration d’Emmanuel Macron se situe après une succession de décisions qu’il a prise et ayant eu des conséquences sur la stabilité politique de notre pays. En effet, il a fait le choix de dissoudre l’Assemblée Nationale le 9 juin 2024, ce qui a entrainé successivement la démission ou la censure de quatre gouvernements entre juillet 2024 et octobre 2025 : Attal, Barnier, Bayrou et Lecornu I. Durant cette période, le président de la République a toujours fait le choix de nommer un 1er ministre issu du centre ou de la droite française, en dépit du positionnement du Nouveau Front Populaire (NFP) aux dernières élections législatives. Emmanuel Macron n’a jamais laissé sa chance au NFP, maintenant son pouvoir à l’encontre de la « souveraineté populaire » nous dit Clément Viktorovitch4 , ignorant la légitimité du NFP à avoir la possibilité de tenter de gouverner. Il ajoute une « incertitude démocratique insoutenable » 4 qui n’aurait pas dû exister.

Emmanuel Macron a justifié son choix en transformant les faits « nous avons perdu mais personne ne l’a emporté » (Lettre aux français du 10 juillet 2024). Effectivement personne n’a eu de majorité absolue, mais il y a bien eu un groupe qui est sorti en tête des élections. La succession de nominations de premier ministre par un président isolé et l’ignorance permanente des résultats de l’élection législative renvoient à ce besoin de comprendre comment situer l’exercice d’un pouvoir entre la démocratie et l’autoritarisme.

En complément de cette cascade de choix présidentiels, la capacité à ne pas assumer sa part de responsabilité et à rejeter uniquement la faute sur « les forces politiques qui ont décidé la censure de François Bayrou et les forces politiques qui ont joué la déstabilisation de Sébastien Lecornu sont les seules responsables de ce désordre »5 . En effet, ces décisions prises ont des conséquences fortes dans notre réalité. Par exemple, cette instabilité politique a engendré une absence de vote d’un nouveau budget qui, si l’on en croit notre ministre Edouard Geffray, pourrait impacter l’aménagement du nouveau CAPEPS : « le concours en fin de licence est nouveau (…). Donc si je n’ai pas de budget, si on n’a pas de PLF (projet de loi de finances) 2026 qui est adopté, pour l’instant je ne sais pas organiser ce concours » (le 18 décembre 2025 sur France 2). Cette incertitude démontre bien que la responsabilité politique doit être engagée parce qu’elle a des conséquences bien réelles qui doivent être assumées par les décideurs.

La logocratie permet de s’affranchir de la réalité observable

Dans son ouvrage Logocratie, Clément Viktorovitch définit ce concept comme « une pratique du pouvoir dans laquelle le peuple se voit entravé dans sa capacité à se forger un jugement par ceux qui, s’étant emparés de la parole officielle, ont également acquis et se résolvent à utiliser le pouvoir d’imposer leurs mots contre le réel ».

Lorsque la parole officielle s’affranchit du réel c’est la démocratie elle-même qui chancelle…

Ainsi, la logocratie désigne l’expression et les décisions de gouvernants au nom du peuple qu’ils représentent. Il faut bien comprendre qu’à ce niveau, l’exploitation de mensonges est envisagée par les membres d’un gouvernement. En effet, la logocratie ne concerne pas des discours d’hommes et de femmes politiques des oppositions mais une parole officielle, gouvernementale.

En complément la logocratie s’installe quand les gouvernants adoptent un discours « qui permet de s’affranchir de la réalité observable »6 en utilisant le mensonge comme outil banal de communication pour ne pas assumer la responsabilité de leurs paroles et leurs choix ou encore un « arsenal rhétorique plus vaste » à explorer dans l’ouvrage de Clément Viktorovitch.

La déclaration du ministre de l’Éducation s’inscrit dans une logique rhétorique qui fait peser la responsabilité de la non mise en place du CAPEPS sur l’absence d’adoption du PLF. En définitive, si les étudiant·es et les enseignant·es se retrouvent désemparé·es et perdu·es, ce serait la faute de celles et ceux qui ont refusé de voter le budget. Un tour de passe passe qui occulte les nominations successives de gouvernements ne s’appuyant pas sur les résultats des votes et qui, ce faisant, nient l’idée même de démocratie.

Ajoutons que la logocratie est conditionnée par une intention politique : il faut que les dirigeant·es cèdent à l’usage du mensonge dans le discours officiel. Ils en portent donc une entière responsabilité. Enfin, retenons que le terreau favorable à la logocratie est un contexte de post-vérité, c’est-à-dire un espace dans lequel les citoyen·nes sont indifférent·es aux mensonges et ne recherchent pas à blâmer leurs dirigeants pour les contrevérités employées. C’est pourquoi l’auteur conclut que notre « capacité à nous offusquer » doit être reconquise pour faire preuve de plus d’exigence avec ceux qui prétendent nous représenter. L’indignation mérite d’être ravivée pour ne jamais croire que « la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force » (1984, George Orwell, 1949).

  1. « La parole politique est-elle coupée du réel ? » — Le débat de la Grande Matinale — France Inter, 9 octobre 2025 []
  2. « La parole politique est-elle coupée du réel ? » — Le débat de la Grande Matinale — France Inter, 9 octobre 2025 []
  3. Source : communication de l’Elysée []
  4. Pour écouter Clément Viktorovitch : Macronie : Pourquoi nous ne sommes déjà plus en démocratie ? – Interview menée sur Blast 2025 [] []
  5. Source : communication de l’Elysée []
  6. Logocratie par Clément Viktorovitch, Éditions Du Seuil, 2025. []
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